Nécrologie - Paul Ricoeur, philosophe de tous les dialogues
LE MONDE 21.05.05 13h56
Le philosophe Paul Ricoeur, âgé de 92 ans, auteur de "Temps et récit", est mort vendredi 20 mai, à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).
Né à Valence (Drôme) le 27 février 1913 dans une famille de vieille tradition protestante, Paul Ricoeur perd ses parents alors qu'il est encore enfant. Pupille de la nation, il est élevé par ses grands-parents. C'est à son professeur de terminale, Roland Dalbiez (l'un des premiers, en France, à avoir écrit sur Freud), qu'il doit sa vocation philosophique. Devenu professeur à son tour après un travail de maîtrise sur "le problème de Dieu chez Lachelier et Lagneau" et après avoir été reçu à l'agrégation de philosophie, il est mobilisé en 1939. Fait prisonnier en mai 1940, il passe l'essentiel de la guerre dans un oflag en Poméranie. Après la Libération, il est nommé à l'université de Strasbourg où il enseigne de 1948 à 1957 : dix années qui, ainsi qu'il l'écrira plus tard dans son autobiographie, Réflexion faite (Seuil, 1995), demeurent "les plus heureuses de (sa) vie universitaire".
En 1957, il occupe la chaire de philosophie générale à la Sorbonne puis, en 1965, rejoint la toute jeune faculté des lettres de l'université de Nanterre, dont il devient doyen en 1969. Tout en faisant courageusement face à ses responsabilités administratives, Ricoeur, qui a déjà été choqué par Mai 68, vit assez mal les événements qui marquent les premiers mois de 1970 sur le campus de Nanterre, alors livré aux agissements de toutes sortes de factions violentes. Victime d'attaques injustes et même d'agressions physiques, déçu par l'incompréhension du gouvernement aussi bien que par l'impossibilité de moderniser les structures de l'enseignement supérieur français, il finit par démissionner de son poste de doyen (1970). Il s'exile alors pour trois ans à l'Université catholique de Louvain, avant de regagner Nanterre où il enseigne à nouveau jusqu'à sa retraite (1981).
Celle-ci lui permet de se consacrer plus intensément à sa seconde carrière, aux Etats-Unis, notamment à l'université de Chicago où, depuis le début des années 1970, il est invité chaque hiver. Il continue par ailleurs, jusqu'à la fin de sa vie, à consacrer une part importante de son temps à la Revue de métaphysique et de morale (qu'il a dirigée) ainsi qu'à l'Institut international de philosophie, et à recevoir de très nombreuses invitations émanant d'universités du monde entier (entre autres, plus de trente doctorats honoris causa).
Humaniste aux vastes connaissances, attentif à la littérature autant qu'aux sciences humaines (ainsi qu'en témoignent les textes réunis dans les trois volumes de Lectures publiés par le Seuil), voyageur ouvert à la culture anglo-saxonne aussi bien qu'à la tradition allemande, Paul Ricoeur est un homme difficile à enfermer dans une école ou un courant précis. Le christianisme, la phénoménologie, l'herméneutique, la psychanalyse, la linguistique et l'histoire ont, dans des proportions variables, contribué à la formation de sa pensée. Mais si celle-ci appartient, pour le dire vite, à la mouvance de l'existentialisme chrétien et du personnalisme, elle ne se laisse pas aisément réduire à un système.
Les premières influences qui s'exercent sur Ricoeur sont celles d'Emmanuel Mounier (1905-1950) et de Gabriel Marcel (1889-1973). Dès sa fondation par Mounier (1932), il devient un lecteur assidu de la revue Esprit, à laquelle il collaborera fréquemment après la guerre. Mais c'est d'abord chez Marcel que Ricoeur découvre le modèle d'une réflexion philosophique faisant une place centrale à la question religieuse sans pour autant renoncer à la rigueur conceptuelle. C'est grâce à Marcel, également, qu'il s'initie à partir de 1934 à la phénoménologie, en particulier à l'oeuvre d'Edmund Husserl dont il traduit pendant ses années de captivité le premier volume des Idées directrices pour une phénoménologie pure (Gallimard, 1950) et à celle de Karl Jaspers (1883-1969), auquel Ricoeur consacre son premier livre, Karl Jaspers et la philosophie de l'existence (Seuil, 1947), écrit en collaboration avec Mikel Dufrenne.
Puis, pour obtenir son doctorat tout en donnant à ses inquiétudes de chrétien préoccupé par le thème de la faute une réponse digne des exigences de la méthode phénoménologique, Ricoeur entreprend une vaste Philosophie de la volonté dont le premier tome (Le Volontaire et l'Involontaire) paraît en 1949, les deux suivants (L'Homme faillible et La Symbolique du mal) étant ultérieurement réunis sous un titre unique, Finitude et culpabilité (Aubier, 1960).
Au fil de ces trois volumes, les questions classiques dont part Ricoeur (comment peut-on vouloir le mal ? Qu'est-ce que la mauvaise foi ? Quel est le sens d'un acte involontaire ?) l'amènent peu à peu à explorer, derrière la couche superficielle de la conscience, les profondeurs de l'inconscient individuel aussi bien que celles de l'univers symbolique dans les termes duquel les grandes religions s'efforcent de penser le problème du mal. C'est ainsi qu'il rencontre simultanément psychanalyse et herméneutique.
A l'époque, ces deux disciplines d'origine germanique sont mal connues en France. De Friedrich Schleiermacher (1768-1834) à Hans-Georg Gadamer (1900-2002) en passant par nombre de théologiens protestants, l'herméneutique s'efforce d'appliquer les outils de l'exégèse biblique aux contenus de la philosophie morale. La psychanalyse, par d'autres voies, remet en question le narcissisme du cogito classique. De l'une comme de l'autre, ainsi que des travaux de son ami Mircea Eliade, Ricoeur retient l'idée que la réalité humaine est avant tout constituée de symboles dont le déchiffrement est en droit interminable. Et c'est cette intuition qu'il développe dans ses deux livres suivants qui, sur le moment, ne sont pas toujours bien compris : De l'interprétation, essai sur Freud (Seuil, 1965) et Le Conflit des interprétations, essais d'herméneutique (Seuil, 1970).
LE MONDE 21.05.05 13h56
Le philosophe Paul Ricoeur, âgé de 92 ans, auteur de "Temps et récit", est mort vendredi 20 mai, à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).
Né à Valence (Drôme) le 27 février 1913 dans une famille de vieille tradition protestante, Paul Ricoeur perd ses parents alors qu'il est encore enfant. Pupille de la nation, il est élevé par ses grands-parents. C'est à son professeur de terminale, Roland Dalbiez (l'un des premiers, en France, à avoir écrit sur Freud), qu'il doit sa vocation philosophique. Devenu professeur à son tour après un travail de maîtrise sur "le problème de Dieu chez Lachelier et Lagneau" et après avoir été reçu à l'agrégation de philosophie, il est mobilisé en 1939. Fait prisonnier en mai 1940, il passe l'essentiel de la guerre dans un oflag en Poméranie. Après la Libération, il est nommé à l'université de Strasbourg où il enseigne de 1948 à 1957 : dix années qui, ainsi qu'il l'écrira plus tard dans son autobiographie, Réflexion faite (Seuil, 1995), demeurent "les plus heureuses de (sa) vie universitaire".
En 1957, il occupe la chaire de philosophie générale à la Sorbonne puis, en 1965, rejoint la toute jeune faculté des lettres de l'université de Nanterre, dont il devient doyen en 1969. Tout en faisant courageusement face à ses responsabilités administratives, Ricoeur, qui a déjà été choqué par Mai 68, vit assez mal les événements qui marquent les premiers mois de 1970 sur le campus de Nanterre, alors livré aux agissements de toutes sortes de factions violentes. Victime d'attaques injustes et même d'agressions physiques, déçu par l'incompréhension du gouvernement aussi bien que par l'impossibilité de moderniser les structures de l'enseignement supérieur français, il finit par démissionner de son poste de doyen (1970). Il s'exile alors pour trois ans à l'Université catholique de Louvain, avant de regagner Nanterre où il enseigne à nouveau jusqu'à sa retraite (1981).
Celle-ci lui permet de se consacrer plus intensément à sa seconde carrière, aux Etats-Unis, notamment à l'université de Chicago où, depuis le début des années 1970, il est invité chaque hiver. Il continue par ailleurs, jusqu'à la fin de sa vie, à consacrer une part importante de son temps à la Revue de métaphysique et de morale (qu'il a dirigée) ainsi qu'à l'Institut international de philosophie, et à recevoir de très nombreuses invitations émanant d'universités du monde entier (entre autres, plus de trente doctorats honoris causa).
Humaniste aux vastes connaissances, attentif à la littérature autant qu'aux sciences humaines (ainsi qu'en témoignent les textes réunis dans les trois volumes de Lectures publiés par le Seuil), voyageur ouvert à la culture anglo-saxonne aussi bien qu'à la tradition allemande, Paul Ricoeur est un homme difficile à enfermer dans une école ou un courant précis. Le christianisme, la phénoménologie, l'herméneutique, la psychanalyse, la linguistique et l'histoire ont, dans des proportions variables, contribué à la formation de sa pensée. Mais si celle-ci appartient, pour le dire vite, à la mouvance de l'existentialisme chrétien et du personnalisme, elle ne se laisse pas aisément réduire à un système.
Les premières influences qui s'exercent sur Ricoeur sont celles d'Emmanuel Mounier (1905-1950) et de Gabriel Marcel (1889-1973). Dès sa fondation par Mounier (1932), il devient un lecteur assidu de la revue Esprit, à laquelle il collaborera fréquemment après la guerre. Mais c'est d'abord chez Marcel que Ricoeur découvre le modèle d'une réflexion philosophique faisant une place centrale à la question religieuse sans pour autant renoncer à la rigueur conceptuelle. C'est grâce à Marcel, également, qu'il s'initie à partir de 1934 à la phénoménologie, en particulier à l'oeuvre d'Edmund Husserl dont il traduit pendant ses années de captivité le premier volume des Idées directrices pour une phénoménologie pure (Gallimard, 1950) et à celle de Karl Jaspers (1883-1969), auquel Ricoeur consacre son premier livre, Karl Jaspers et la philosophie de l'existence (Seuil, 1947), écrit en collaboration avec Mikel Dufrenne.
Puis, pour obtenir son doctorat tout en donnant à ses inquiétudes de chrétien préoccupé par le thème de la faute une réponse digne des exigences de la méthode phénoménologique, Ricoeur entreprend une vaste Philosophie de la volonté dont le premier tome (Le Volontaire et l'Involontaire) paraît en 1949, les deux suivants (L'Homme faillible et La Symbolique du mal) étant ultérieurement réunis sous un titre unique, Finitude et culpabilité (Aubier, 1960).
Au fil de ces trois volumes, les questions classiques dont part Ricoeur (comment peut-on vouloir le mal ? Qu'est-ce que la mauvaise foi ? Quel est le sens d'un acte involontaire ?) l'amènent peu à peu à explorer, derrière la couche superficielle de la conscience, les profondeurs de l'inconscient individuel aussi bien que celles de l'univers symbolique dans les termes duquel les grandes religions s'efforcent de penser le problème du mal. C'est ainsi qu'il rencontre simultanément psychanalyse et herméneutique.
A l'époque, ces deux disciplines d'origine germanique sont mal connues en France. De Friedrich Schleiermacher (1768-1834) à Hans-Georg Gadamer (1900-2002) en passant par nombre de théologiens protestants, l'herméneutique s'efforce d'appliquer les outils de l'exégèse biblique aux contenus de la philosophie morale. La psychanalyse, par d'autres voies, remet en question le narcissisme du cogito classique. De l'une comme de l'autre, ainsi que des travaux de son ami Mircea Eliade, Ricoeur retient l'idée que la réalité humaine est avant tout constituée de symboles dont le déchiffrement est en droit interminable. Et c'est cette intuition qu'il développe dans ses deux livres suivants qui, sur le moment, ne sont pas toujours bien compris : De l'interprétation, essai sur Freud (Seuil, 1965) et Le Conflit des interprétations, essais d'herméneutique (Seuil, 1970).
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