lundi 29 octobre 2007

Re: Patricia

"Art is [indeed!] what you can get away with" Andy Warhol

L'insertion professionnelle


Old fashioned management?


L'espace social chez Bourdieu


Ce que Sarko entend par "socialisation"


La théorie de la justice de John Rawls


Le "sentiment blasé" chez Simmel


Un propos durkheimien

Pour un enseignement des sciences sociales et humaines dès l'école primaire avec Bernard LAHIRE
Il n'y a d'homme plus complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie.

Alphonse de Lamartine

L’essence du néolibéralisme

"CETTE UTOPIE, EN VOIE DE RÉALISATION, D’UNE EXPLOITATION SANS LIMITE
L’essence du néolibéralisme
Pierre Bourdieu

Le Monde Diplomatique Archives — Mars 1998

LE monde économique est-il vraiment, comme le veut le discours dominant, un ordre pur et parfait, déroulant implacablement la logique de ses conséquences prévisibles, et prompt à réprimer tous les manquements par les sanctions qu’il inflige, soit de manière automatique, soit - plus exceptionnellement - par l’intermédiaire de ses bras armés, le FMI ou l’OCDE, et des politiques qu’ils imposent : baisse du coût de la main- d’oeuvre, réduction des dépenses publiques et flexibilisation du travail ? Et s’il n’était, en réalité, que la mise en pratique d’une utopie, le néolibéralisme, ainsi convertie en programme politique, mais une utopie qui, avec l’aide de la théorie économique dont elle se réclame, parvient à se penser comme la description scientifique du réel ?
Cette théorie tutélaire est une pure fiction mathématique, fondée, dès l’origine, sur une formidable abstraction : celle qui, au nom d’une conception aussi étroite que stricte de la rationalité identifiée à la rationalité individuelle, consiste à mettre entre parenthèses les conditions économiques et sociales des dispositions rationnelles et des structures économiques et sociales qui sont la condition de leur exercice.
Il suffit de penser, pour donner la mesure de l’omission, au seul système d’enseignement, qui n’est jamais pris en compte en tant que tel en un temps où il joue un rôle déterminant dans la production des biens et des services, comme dans la production des producteurs. De cette sorte de faute originelle, inscrite dans le mythe walrasien (
1) de la « théorie pure », découlent tous les manques et tous les manquements de la discipline économique, et l’obstination fatale avec laquelle elle s’accroche à l’opposition arbitraire qu’elle fait exister, par sa seule existence, entre la logique proprement économique, fondée sur la concurrence et porteuse d’efficacité, et la logique sociale, soumise à la règle de l’équité.
Cela dit, cette « théorie » originairement désocialisée et déshistoricisée a, aujourd’hui plus que jamais, les moyens de se rendre vraie, empiriquement vérifiable. En effet, le discours néolibéral n’est pas un discours comme les autres. A la manière du discours psychiatrique dans l’asile, selon Erving Goffman (
2), c’est un « discours fort », qui n’est si fort et si difficile à combattre que parce qu’il a pour lui toutes les forces d’un monde de rapports de forces qu’il contribue à faire tel qu’il est, notamment en orientant les choix économiques de ceux qui dominent les rapports économiques et en ajoutant ainsi sa force propre, proprement symbolique, à ces rapports de forces. Au nom de ce programme scientifique de connaissance, converti en programme politique d’action, s’accomplit un immense travail politique (dénié puisque, en apparence, purement négatif) qui vise à créer les conditions de réalisation et de fonctionnement de la « théorie » ; un programme de destruction méthodique des collectifs.
Le mouvement, rendu possible par la politique de déréglementation financière, vers l’utopie néolibérale d’un marché pur et parfait, s’accomplit à travers l’action transformatrice et, il faut bien le dire, destructrice de toutes les mesures politiques (dont la plus récente est l’AMI, Accord multilatéral sur l’investissement, destiné à protéger, contre les Etats nationaux, les entreprises étrangères et leurs investissements), visant à mettre en question toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur : nation, dont la marge de manoeuvre ne cesse de décroître ; groupes de travail, avec, par exemple, l’individualisation des salaires et des carrières en fonction des compétences individuelles et l’atomisation des travailleurs qui en résulte ; collectifs de défense des droits des travailleurs, syndicats, associations, coopératives ; famille même, qui, à travers la constitution de marchés par classes d’âge, perd une part de son contrôle sur la consommation.
LE programme néolibéral, qui tire sa force sociale de la force politico-économique de ceux dont il exprime les intérêts - actionnaires, opérateurs financiers, industriels, hommes politiques conservateurs ou sociaux-démocrates convertis aux démissions rassurantes du laisser-faire, hauts fonctionnaires des finances, d’autant plus acharnés à imposer une politique prônant leur propre dépérissement que, à la différence des cadres des entreprises, ils ne courent aucun risque d’en payer éventuellement les conséquences -, tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales, et à construire ainsi, dans la réalité, un système économique conforme à la description théorique, c’est-à-dire une sorte de machine logique, qui se présente comme une chaîne de contraintes entraînant les agents économiques.
La mondialisation des marchés financiers, jointe au progrès des techniques d’information, assure une mobilité sans précédent de capitaux et donne aux investisseurs, soucieux de la rentabilité à court terme de leurs investissements, la possibilité de comparer de manière permanente la rentabilité des plus grandes entreprises et de sanctionner en conséquence les échecs relatifs. Les entreprises elles-mêmes, placées sous une telle menace permanente, doivent s’ajuster de manière de plus en plus rapide aux exigences des marchés ; cela sous peine, comme l’on dit, de « perdre la confiance des marchés », et, du même coup, le soutien des actionnaires qui, soucieux d’obtenir une rentabilité à court terme, sont de plus en plus capables d’imposer leur volonté aux managers, de leur fixer des normes, à travers les directions financières, et d’orienter leurs politiques en matière d’embauche, d’emploi et de salaire.
Ainsi s’instaurent le règne absolu de la flexibilité, avec les recrutements sous contrats à durée déterminée ou les intérims et les « plans sociaux » à répétition, et, au sein même de l’entreprise, la concurrence entre filiales autonomes, entre équipes contraintes à la polyvalence et, enfin, entre individus, à travers l’ individualisation de la relation salariale : fixation d’objectifs individuels ; entretiens individuels d’évaluation ; évaluation permanente ; hausses individualisées des salaires ou octroi de primes en fonction de la compétence et du mérite individuels ; carrières individualisées ; stratégies de « responsabilisation » tendant à assurer l’auto-exploitation de certains cadres qui, simples salariés sous forte dépendance hiérarchique, sont en même temps tenus pour responsables de leurs ventes, de leurs produits, de leur succursale, de leur magasin, etc., à la façon d’« indépendants » ; exigence de l’« autocontrôle » qui étend l’« implication » des salariés, selon les techniques du « management participatif », bien au-delà des emplois de cadres. Autant de techniques d’assujettissement rationnel qui, tout en imposant le surinvestissement dans le travail, et pas seulement dans les postes de responsabilité, et le travail dans l’urgence, concourent à affaiblir ou à abolir les repères et les solidarités collectives (
3).
L’institution pratique d’un monde darwinien de la lutte de tous contre tous, à tous les niveaux de la hiérarchie, qui trouve les ressorts de l’adhésion à la tâche et à l’entreprise dans l’insécurité, la souffrance et le stress, ne pourrait sans doute pas réussir aussi complètement si elle ne trouvait la complicité des dispositions précarisées que produit l’insécurité et l’existence, à tous les niveaux de la hiérarchie, et même aux niveaux les plus élevés, parmi les cadres notamment, d’une armée de réserve de main-d’oeuvre docilisée par la précarisation et par la menace permanente du chômage. Le fondement ultime de tout cet ordre économique placé sous le signe de la liberté, est en effet, la violence structurale du chômage, de la précarité et de la menace du licenciement qu’elle implique : la condition du fonctionnement « harmonieux » du modèle micro-économique individualiste est un phénomène de masse, l’existence de l’armée de réserve des chômeurs.
Cette violence structurale pèse aussi sur ce que l’on appelle le contrat de travail (savamment rationalisé et déréalisé par la « théorie des contrats »). Le discours d’entreprise n’a jamais autant parlé de confiance, de coopération, de loyauté et de culture d’entreprise qu’à une époque où l’on obtient l’adhésion de chaque instant en faisant disparaître toutes les garanties temporelles (les trois quarts des embauches sont à durée déterminée, la part des emplois précaires ne cesse de croître, le licenciement individuel tend à n’être plus soumis à aucune restriction).
On voit ainsi comment l’utopie néolibérale tend à s’incarner dans la réalité d’une sorte de machine infernale, dont la nécessité s’impose aux dominants eux-mêmes. Comme le marxisme en d’autres temps, avec lequel, sous ce rapport, elle a beaucoup de points communs, cette utopie suscite une formidable croyance, la free trade faith (la foi dans le libre-échange), non seulement chez ceux qui en vivent matériellement, comme les financiers, les patrons de grandes entreprises, etc., mais aussi chez ceux qui en tirent leurs justifications d’exister, comme les hauts fonctionnaires et les politiciens, qui sacralisent le pouvoir des marchés au nom de l’efficacité économique, qui exigent la levée des barrières administratives ou politiques capables de gêner les détenteurs de capitaux dans la recherche purement individuelle de la maximisation du profit individuel, instituée en modèle de rationalité, qui veulent des banques centrales indépendantes, qui prêchent la subordination des Etats nationaux aux exigences de la liberté économique pour les maîtres de l’économie, avec la suppression de toutes les réglementations sur tous les marchés, à commencer par le marché du travail, l’interdiction des déficits et de l’inflation, la privatisation généralisée des services publics, la réduction des dépenses publiques et sociales.
SANS partager nécessairement les intérêts économiques et sociaux des vrais croyants, les économistes ont assez d’intérêts spécifiques dans le champ de la science économique pour apporter une contribution décisive, quels que soient leurs états d’âme à propos des effets économiques et sociaux de l’utopie qu’ils habillent de raison mathématique, à la production et à la reproduction de la croyance dans l’utopie néolibérale. Séparés par toute leur existence et, surtout, par toute leur formation intellectuelle, le plus souvent purement abstraite, livresque et théoriciste, du monde économique et social tel qu’il est, ils sont particulièrement enclins à confondre les choses de la logique avec la logique des choses.
Confiants dans des modèles qu’ils n’ont pratiquement jamais l’occasion de soumettre à l’épreuve de la vérification expérimentale, portés à regarder de haut les acquis des autres sciences historiques, dans lesquels ils ne reconnaissent pas la pureté et la transparence cristalline de leurs jeux mathématiques, et dont ils sont le plus souvent incapables de comprendre la vraie nécessité et la profonde complexité, ils participent et collaborent à un formidable changement économique et social qui, même si certaines de ses conséquences leur font horreur (ils peuvent cotiser au Parti socialiste et donner des conseils avisés à ses représentants dans les instances de pouvoir), ne peut pas leur déplaire puisque, au péril de quelques ratés, imputables notamment à ce qu’ils appellent parfois des « bulles spéculatives », il tend à donner réalité à l’utopie ultraconséquente (comme certaines formes de folie) à laquelle ils consacrent leur vie.
Et pourtant le monde est là, avec les effets immédiatement visibles de la mise en oeuvre de la grande utopie néolibérale : non seulement la misère d’une fraction de plus en plus grande des sociétés les plus avancées économiquement, l’accroissement extraordinaire des différences entre les revenus, la disparition progressive des univers autonomes de production culturelle, cinéma, édition, etc., par l’imposition intrusive des valeurs commerciales, mais aussi et surtout la destruction de toutes les instances collectives capables de contrecarrer les effets de la machine infernale, au premier rang desquelles l’Etat, dépositaire de toutes les valeurs universelles associées à l’idée de public, et l’imposition, partout, dans les hautes sphères de l’économie et de l’Etat, ou au sein des entreprises, de cette sorte de darwinisme moral qui, avec le culte du winner, formé aux mathématiques supérieures et au saut à l’élastique, instaure comme normes de toutes les pratiques la lutte de tous contre tous et le cynisme.
Peut-on attendre que la masse extraordinaire de souffrance que produit un tel régime politico-économique soit un jour à l’origine d’un mouvement capable d’arrêter la course à l’abîme ? En fait, on est ici devant un extraordinaire paradoxe : alors que les obstacles rencontrés sur la voie de la réalisation de l’ordre nouveau - celui de l’individu seul, mais libre - sont aujourd’hui tenus pour imputables à des rigidités et des archaïsmes, et que toute intervention directe et consciente, du moins lorsqu’elle vient de l’Etat, par quelque biais que ce soit, est d’avance discréditée, donc sommée de s’effacer au profit d’un mécanisme pur et anonyme, le marché (dont on oublie qu’il est aussi le lieu d’exercice d’intérêts), c’est en réalité la permanence ou la survivance des institutions et des agents de l’ordre ancien en voie de démantèlement, et tout le travail de toutes les catégories de travailleurs sociaux, et aussi toutes les solidarités sociales, familiales ou autres, qui font que l’ordre social ne s’effondre pas dans le chaos malgré le volume croissant de la population précarisée.
Le passage au « libéralisme » s’accomplit de manière insensible, donc imperceptible, comme la dérive des continents, cachant ainsi aux regards ses effets, les plus terribles à long terme. Effets qui se trouvent aussi dissimulés, paradoxalement, par les résistances qu’il suscite, dès maintenant, de la part de ceux qui défendent l’ordre ancien en puisant dans les ressources qu’il recelait, dans les solidarités anciennes, dans les réserves de capital social qui protègent toute une partie de l’ordre social présent de la chute dans l’anomie. (Capital qui, s’il n’est pas renouvelé, reproduit, est voué au dépérissement, mais dont l’épuisement n’est pas pour demain.)
MAIS ces mêmes forces de « conservation », qu’il est trop facile de traiter comme des forces conservatrices, sont aussi, sous un autre rapport, des forces de résistance à l’instauration de l’ordre nouveau, qui peuvent devenir des forces subversives. Et si l’on peut donc conserver quelque espérance raisonnable, c’est qu’il existe encore, dans les institutions étatiques et aussi dans les dispositions des agents (notamment les plus attachés à ces institutions, comme la petite noblesse d’Etat), de telles forces qui, sous apparence de défendre simplement, comme on le leur reprochera aussitôt, un ordre disparu et les « privilèges » correspondants, doivent en fait, pour résister à l’épreuve, travailler à inventer et à construire un ordre social qui n’aurait pas pour seule loi la recherche de l’intérêt égoïste et la passion individuelle du profit, et qui ferait place à des collectifs orientés vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées.
Parmi ces collectifs, associations, syndicats, partis, comment ne pas faire une place spéciale à l’Etat, Etat national ou, mieux encore, supranational, c’est-à-dire européen (étape vers un Etat mondial), capable de contrôler et d’imposer efficacement les profits réalisés sur les marchés financiers et, surtout, de contrecarrer l’action destructrice que ces derniers exercent sur le marché du travail, en organisant, avec l’aide des syndicats, l’élaboration et la défense de l’ intérêt public qui, qu’on le veuille ou non, ne sortira jamais, même au prix de quelque faux en écriture mathématique, de la vision de comptable (en un autre temps, on aurait dit d’« épicier ») que la nouvelle croyance présente comme la forme suprême de l’accomplissement humain.
(
1) NDLR : par référence à Auguste Walras (1800-1866), économiste français, auteur de De la nature de la richesse et de l’origine de la valeur (1848) ; il fut l’un des premiers à tenter d’appliquer les mathématiques à l’étude économique.
(
2) Erving Goffman, Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux, Editions de Minuit, Paris, 1968.
(
3) On pourra se reporter, sur tout cela, aux deux numéros des Actes de la recherche en sciences sociales consacrés aux « Nouvelles formes de domination dans le travail » (1 et 2), no 114, septembre 1996, et no 115, décembre 1996, et tout spécialement à l’introduction de Gabrielle Balazs et Michel Pialoux, « Crise du travail et crise du politique », no 114, p. 3-4."
http://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/10167mars 1998 - Page 3
"Hands on lips"
Emmanuel Rudnitsky, (1890-1976)

dimanche 28 octobre 2007

The 'wonders' of coach-land...


Joan Miro, "Les Personnages" - Place de La Défense, Paris

Human Behaviour

If you ever get close to a human
and human behaviour
be ready to get confused

there's definitely no logic
to human behaviour
but yet so irresistible

there's no map
to human behaviour

they're terribly moody
then all of a sudden turn happy
but, oh, to get involved in the exchange
of human emotions
is ever so satisfying

there's no map
and a compass
wouldn't help at all

human behaviour


Bjork, "Human Behaviour", Album: Debut

La ville et le soi

Par Bernard Lahire

"Transversales Villes.Lyon
QUOTIDIEN : vendredi 17 novembre 2006

Bernard Lahire est né à Lyon en 1963. Professeur de sociologie à l'ENS lettres et sciences humaines, et directeur du groupe de recherche sur la socialisation (CNRS), il a été membre de l'Institut universitaire de France (1995-2000). Il dirige la collection «Laboratoire des sciences sociales» aux éditions la Découverte et a publié, à ce jour, plus d'une dizaine d'ouvrages.

«Une ville, une campagne, de loin c'est une ville et une campagne, mais à mesure qu'on s'approche, ce sont des maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis, des jambes de fourmis, à l'infini. Tout cela s'enveloppe sous le nom de campagne.» Voilà ce qu'écrivait Pascal pour faire ressentir à son lecteur le vertige de l'infinie complexité d'une réalité qui, observée à des échelles très différentes, ne présente jamais le même visage. Comme tout organisme social, une ville n'est pas une réalité qui peut se résumer à grands traits, à l'aide de quelques symboles caricaturaux ; ceux que manient guides touristiques et discours municipaux célébratoires en tout genre. Se prêter à ce genre d'exercice serait participer au vacarme ordinaire qu'orchestrent les préposés aux clochers, au lieu de s'efforcer de faire le moins de bruit possible pour être en mesure d'écouter aussi le pas des fourmis.
Je serais bien incapable d'écrire, sans rire, des pages poétiques sur Lyon, son glorieux passé romain, ses soyeux, sa gastronomie, ses deux (ou trois) fleuves, son côté florentin, sa place Bellecour, son Vieux-Lyon, sa colline escarpée de Fourvière et sa Croix-Rousse... Je me suis par ailleurs souvent demandé comment on pouvait entretenir un attachement fort à un lieu, et notamment à une ville, un village ou un quartier. L'idée même de se présenter comme «Lyonnais», «Marseillais», «Bordelais» ou «Parisien» m'a toujours paru étrange et c'est seulement lorsque d'autres ont cherché à me définir, à m'identifier, que j'ai découvert alors qu'on pouvait, parmi d'autres choses, me considérer comme un «Lyonnais».
Né à Lyon, donc Lyonnais. Sociologue exerçant officiellement ce métier depuis près de quinze ans à Lyon (université Lyon-II, puis Ecole normale supérieure), donc Lyonnais. Et pourtant, rien n'est plus étranger à ma perception spontanée que de définir mon existence à partir d'un point sur une carte. Plusieurs raisons, très mêlées, expliquent sans doute cet état de fait.
Né à Lyon, certes, mais de parents migrateurs ayant quitté ce qui avait été une partie de la France et qui conquérait légitimement son indépendance (l'Algérie), pour rejoindre «la métropole» (la France). Quand on naît dans un milieu familial déraciné qui a perdu ses habitudes, ses rythmes et ses rites originels, on a du mal soi-même à se sentir totalement d'«ici», sans avoir pour autant de «là-bas» en tête et «en corps». La famille élargie, la communauté des migrants ayant vécu le même drame (car toute immigration charrie son lot de souffrances et de déchirements), forme alors un monde un peu à part qui fait qu'on n'est pas tout à fait comme les autres (les «Français métropolitains»). Les enfants de migrants peuvent avoir l'impression d'être «différents», sans se sentir pour autant d'«ailleurs». Ils n'ont pas forcément une «identité» à défendre contre une autre, mais peuvent développer, ce qui a été mon cas, une sorte d'indifférence au lieu, au territoire.
Habitant à Lyon, oui, mais n'ayant pas toujours vécu dans cette ville (Châteaudun, Bourg-en-Bresse, Rillieux-la-Pape, Vénissieux). Habitant Lyon depuis plus de quinze ans, mais ne pratiquant guère la ville hors des lieux incontournables de la vie quotidienne et capable, encore aujourd'hui, de me perdre dans la ville, sans carte ou sans itinéraire soigneusement préparé à l'avance. Enfin, habitant Lyon, mais pas dans un de ses quartiers («beaux», «pittoresques» ou «artistes») nommés et renommés. Dans toute ville, il existe de nombreuses zones incertaines, sans identité très nette, dont on ne parle jamais et qui attirent rarement les habitants en quête d'identification par le lieu. C'est dans ce genre de non-quartier que j'ai toujours le mieux trouvé mes marques. L'absence de toute vie de quartier me semble indispensable pour pouvoir jouir d'une certaine tranquillité, hors de toute agitation particulière sinon celle, bien banale, des passants, des vélos et des voitures qui, comme les passants, se contentent de passer...
Du fait de mon indifférence relative à l'espace, et notamment à l'esthétique des lieux, je n'aurais sans doute pas pu exercer les métiers d'architecte ou d'urbaniste, ni même sans doute de géographe. Comme pour Kafka, qui ne dit presque rien des lieux où se déroule l'action de ses héros, ce sont plutôt les personnes et les rapports qu'elles nouent entre elles, dans des contextes plus ou moins fortement institutionnalisés, qui m'intéressent, rarement les espaces physiques dans lesquels elles s'inscrivent.
Les seuls territoires personnels que je pourrais revendiquer sont mon bureau, logé au coeur de l'espace domestique, dans lequel j'écris des textes à partir de matériaux d'enquêtes, et ma discipline d'appartenance, la sociologie. Comme nombre d'autres scientifiques, je fréquente bien autant les morts et les étrangers que les vivants et les proches. Mon attachement le plus fort est donc celui qui me lie à un territoire abstrait (la sociologie), dont la fréquentation quotidienne passe par l'inscription dans un lieu physique concret (un lieu d'étude), connecté, grâce aux moyens de communication modernes, au reste du monde.
Mais qu'on le veuille ou non, qu'on s'en satisfasse ou qu'on le déplore, les villes sont des lieux classés et classants, qui participent le plus souvent, dans les fantasmes culturels, de la valeur de ceux qui y vivent et y travaillent. D'aucuns restent convaincus, aujourd'hui encore, qu'en dehors de Paris il n'y a point de salut ni de grandeur intellectuelle ou culturelle possibles. Ceux qui le pensent sont, bien sûr, rarement les plus grands, mais ceux dont la taille réelle fait qu'ils ont le plus intérêt à se grandir par leur identification à une «grande ville». Pendant ce temps-là, dans un très grand nombre de villes françaises et aussi à Lyon, des artistes, des auteurs et des chercheurs travaillent et font avancer l'art, la littérature et la science."

http://www.liberation.fr/transversales/villes/217694.FR.php

D'outre-tombe, Bourdieu dézingue Ségolène Royal

Politiques

D'outre-tombe, Bourdieu dézingue Ségolène Royal
Dans une vidéo de 1999 exhumée sur le Net, il la juge «de droite».

Par Ludovic BLECHER

QUOTIDIEN : Jeudi 5 octobre 2006 - 06:00
Au départ, il y a un entretien posthume du sociologue Pierre Bourdieu, décédé en 2002, diffusé vendredi sur Zalea TV. Présentée par cette chaîne alternative du Net comme une séquence «inédite de douze minutes tournée en mai 1999 par Pierre Carles», la vidéo s'intitule : «Gauche-Droite, vu par Pierre Bourdieu» (1).

Sur le même sujet
Meeting zouk pour DSK à Alfortville
«Habitus». Le sociologue y cite en exemple ces «responsables politiques dits de gauche (qui) sont en fait de droite». Comme Ségolène Royal ? C'est en tout cas l'avis de Bourdieu : «Comment elle s'appelle, la femme de Hollande ? Ségolène Royal. Et bien pour moi elle n'est pas de gauche. (...) Elle a un habitus , une manière d'être, une manière de parler qui vous dit : "Elle est de droite"», estime-t-il dans son face-à-face avec Pierre Carles. Il croit même savoir qu'à l'ENA, la jeune Ségolène Royal s'est «posé la question du choix entre la gauche et la droite en terme de plan de carrière» et qu'elle a choisi la gauche faute de places à prendre à droite.
Sitôt après sa diffusion, un court extrait de la séquence est posté anonymement sur Dailymotion, un site de vidéos en partage. S'ensuit un phénomène classique qui voit le lien vers la vidéo tourner de sites en blogs, de boîtes mails en boîtes mails. En quatre jours, les propos de Bourdieu ont été visionnés près de 18 000 fois sur Dailymotion et 560 sur Youtube, une autre plate-forme de vidéos qui diffuse le document dans son intégralité.
«Tronqué». Mais depuis hier, seule cette version longue était encore disponible sur le Web. Dailymotion a retiré le court extrait à la demande de Pierre Carles ­ qui s'est opposé, par mail, à la diffusion d'un «document tronqué» ­, avant de le remettre, puis de l'enlever de nouveau. Pour finalement proposer uniquement la version longue. Cette vidéo ­ diffusée pile le jour où Ségolène Royal a officialisé sa candidature à la candidature ­ continuera certainement de nourrir les débats en ligne. Ces derniers jours, des dizaines de billets et des centaines de commentaires ont été consacrés à cette affaire qui fait, sur l'Internet, autant de bruit que les révélations sur le rôle du frère de Ségolène Royal dans le sabordage du Rainbow Warrior en ont fait sur le papier .
(1) Il s'agit en fait d'un rush du documentaire de Pierre Carles intitulé La sociologie est un sport de combat .

http://www.liberation.fr/actualite/politiques/

Aux noms de l'amour

Livres
Aux noms de l'amour

Théoricien radical, André Gorz a composé une élégie à la femme de sa vie.
Par Jean-Baptiste MARONGIU, Frédérique ROUSSEL

QUOTIDIEN : Jeudi 5 octobre 2006 - 06:00
«Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien.» Les premières phrases saisissent par leur promesse d'infini. Elles contiennent le mystère de la rencontre pérenne entre un homme et une femme. L'accord du corps et de l'âme. Comment un auteur à la réputation bien établie sur des sujets sérieux, comme le capitalisme en crise et la fin du salariat ou les affres de l'existence humaine en est-il venu à écrire cette Lettre à D. Histoire d'un amour, intime, profondément émouvante ? Pour refaire le chemin, il faut se rendre au terminus de ces cinquante-huit années communes, à Vosnon, petit village de l'Aube entre Champagne et Bourgogne, où le couple s'est établi depuis une vingtaine d'années. L'espace est une matérialisation du temps, ou tout au moins le moyen le plus sûr de le baliser. Aussi, peut-on parcourir le chemin dans les deux sens : celui qui a conduit ce couple du coeur de Paris jusqu'ici, dans cette belle maison de maître, débouchant sur une troublante vieillesse amoureuse, ou bien remonter les années et les lieux vers Saint-Germain-des-Prés et une jeunesse ardente.
Sur le même sujet
Du «Traître» à l'«Immatériel»
La forme choisie est une lettre. Une Lettre à D . Simple initiale, aux développements infinis dont la femme qu'elle désigne se méfie un peu, gênée moins par une perte tardive de l'anonymat (elle a toujours su qui elle était) que par sa présence dans une scène aménagée par un autre, fût-il l'amour de sa vie. Née en Angleterre, D. a tout partagé et pas mal sacrifié, sans regrets apparents, à celui qui lui a couru après un soir neigeux, le 23 octobre 1947, pour l'inviter à aller danser. Lui, ensuite : théoricien radical de la réduction du temps de travail, puis de sa fin, connu en tant qu'André Gorz ; journaliste et grand reporter sous le pseudonyme de Michel Bosquet, à l'Express et au Nouvel Obs des belles années, introduisant dans la presse les thèmes et les combats écologistes. Sartrien impénitent, il continue à trouver beau le nom même de Sartre, rencontré alors qu'il portait un patronyme rugueux, âpre, bref «sartrien», celui de Gérard Horst, juif en fuite né à Vienne en 1923, devenu français par la force des choses.
Ces nombreuses identités semblent nécessaires à notre homme, contrairement à elle qui n'a toujours été que D. : «Nous naissons plusieurs mais on meurt seul, a écrit quelqu'un. Mes triples ou quadruples identités ont des raisons historiques et le refus de toute identité certaine de ma part. Il n'y avait aucune possibilité de m'identifier à mon père qui était juif, ni à ma mère catholique qui était antisémite, ni à l'Autriche où je suis né, ni à la Suisse, le pays où je me suis réfugié, parce qu'on ne devient jamais suisse, on y reste toujours un étranger.» Quand il commence à travailler à Paris Presse, le directeur le prévient qu'il ne pourra pas signer de son nom allemand, «parce que les Français n'aiment pas les Boches», d'où Bosquet, la traduction en français de Horst. De même, il lui était impensable d'utiliser son patronyme et encore moins son pseudonyme de presse pour signer son premier essai, à cette «époque de guerre froide intérieure» où l'on chassait le communiste partout, et qu'on examinait sa demande de naturalisation. Une troisième identité est alors venue se rajouter aux deux autres, «trouvée sur les jumelles que m'avait léguées mon père, ces jumelles avaient été fabriquées dans un endroit qui s'appelait Gorz, Gorizia pour les Italiens, autrefois autrichienne, une ville extraterritoriale qui n'est ni allemande, ni slovène, ni italienne, un peu comme Trieste». D'où André Gorz, la couverture d'emprunt qui lui sert aujourd'hui pour écrire à D. Peut-être est-il incapable de signer sous son nom de naissance qu'il n'a jamais pleinement habité. Sauf avec elle. « Cela me fait bizarre que vous l'appeliez André, dit-elle en faisant visiter l'hectare de jardin attenant à la demeure qui suffit à leurs promenades. Pour moi, c'est Gérard. Il a toujours été Gérard.»
Gérard, Michel, André, qu'importe... A travers tous ces prénoms, le même homme a aimé la même femme. C'est sans doute dans cet amour-là qu'il se retrouve enfin ne faire qu'un seul. C'est parce que la maladie a frappé et que la mort est proche qu'il ressent le besoin irrépressible de «donner un sens» à leur histoire d'amour. Pour imprimer quelque part l'évidence non dite auparavant, celle de sa présence immuable à elle durant toutes ces années. «J'ai toujours vécu toutes les choses comme provisoires par rapport à mon avenir, j'ai vécu avec D. sans me poser en permanence des questions et sans y faire attention, comme j'ai écrit des articles sans faire attention au journal dans lequel j'écrivais, j'étais toujours absent. C'était mon mode de fonctionnement. Il y avait le refus d'exister, qui est à l'origine de tout narcissisme. Cela me venait de l'enfance. Quoi que je fasse, j'étais coupable. Je me sentais profondément indigne de D. Je ne la méritais pas. En refaisant le chemin de notre histoire commune, j'ai beaucoup pleuré. Il fallait que je fasse ce travail avant de mourir. Puisque notre rapport a été ce qui il y a eu de plus important dans notre vie.»
Avant de devenir philosophe du travail, André Gorz a été philosophe tout court. Et il l'est resté, ne serait-ce que par cette conviction chevillée à jamais à son corps que les idées peuvent changer le monde. Et des idées, il en a brassé au cours de son existence studieuse. Or, depuis Platon, la certitude s'est imposée qu'il n'y a pas de bonnes idées sans amour, que la pensée est érotique. Alors, question subsidiaire : quelle relation entretient l'oeuvre avec l'amour, surtout l'amour de l'autre (des autres) qui l'a rendue possible ? «Je laisse des livres et des archives. Je suis identifiable par ce que j'ai fait. Quand on sera morts tous les deux, que sauront les gens de D. ? Je n'ai jamais écrit sur elle, sauf dans le Traître, et très mal. J'ai eu besoin de rétablir quelque chose qui a existé. C'est un livre personnel que je ne pouvais écrire qu'en m'adressant à elle, je ne pouvais pas l'écrire pour un public imaginaire, parce que cela ne le regarde pas, je l'ai écrit pour elle et pour moi.» Dans le salon de Vosnon, D. est là qui l'écoute parler, assise sur le canapé en contrebas du bureau. Elle ne dit rien. Juste quand il viendra à s'absenter de la pièce quelques minutes, elle confiera: «Il a toujours été plus compliqué que moi.» Elle ne comprend pas pourquoi il a eu besoin d'écrire cette Lettre à D . «Tu ne vas pas le publier ?» lui a-t-elle dit quand il lui a fait lire le manuscrit. Bien sûr qu'il l'a publié.
Pourquoi l'aime-t-il ? Il cherche les raisons qui fondent l'amour pour l'autre. Son altérité justement l'impressionnait. «Avec toi, j'étais ailleurs, en un lieu étranger, étranger à moi-même.» Elle parlait anglais, sans montrer pourtant un fort sentiment d'appartenance nationale. Il l'admirait d'avoir réussi à atténuer son accent. «Mais j'ai toujours un accent», proteste-t-elle, le prenant en faute comme un gamin aveuglé par son amour. Il s'est réfugié dans sa langue à elle, qui est devenue celle de leur intimité, une barrière sur leur monde protégé. «Je disais de toi que tu étais une export only, c'est-à-dire un de ces produits réservés pour l'exportation et introuvables en Grande-Bretagne même.» Il trouve auprès d'elle la sécurité qui lui a fait défaut. Elle aussi sans doute, porteuse comme lui d'une blessure originaire. Une famille brisée par la guerre et les querelles parentales, elle a été élevée par son parrain dans une petite ville de la côte britannique. «Nous étions, l'un et l'autre, des enfants de la précarité et du conflit.» Deux enfants perdus qui se sont arrimés l'un à l'autre.
Ensemble, ils vont affronter le monde. Car «avec toi je pouvais mettre ma réalité en vacances, écrit-il. Tu étais le complément de l'irréalisation du réel.» En parallèle du récit de leur relation, André Gorz convoque les événements, les rencontres marquantes, dont la plus importante fut celle avec Sartre en 1946, qui le pousse à écrire les Fondements . C'était à Lausanne. Sartre y était venu pour une conférence ; à la réception qui a suivi, le jeune homme a monopolisé l'idole pendant une heure : «Les autres n'étaient pas du tout contents. Ce qui m'a surpris, c'était sa vivacité. Chaque fois qu'il portait son verre ou sa cigarette à ses lèvres, il donnait un coup de coude ! Je n'avais jamais connu personne d'aussi vivant, d'aussi heureux d'être vivant, totalement réconcilié avec soi-même.» Le couple formé, il entre dans le cénacle de Jean-Paul et Simone. «Sartre adorait les femmes et il était très impressionné par D. Il aimait les gens qui n'avaient pas de rapports respectueux avec lui, qui ne le traitaient pas comme un monument historique. Il avait horreur de gens qui s'approchaient avec des courbettes, ils avaient perdu déjà avant d'ouvrir la bouche. D. a le chic de traiter les gens importants avec le plus grand naturel, la plus grande aisance, comme des égaux. Ça a plu à Sartre, ça a plu à Mendès.»
On se dit que, sous ces auspices-là, ils auront rayé d'emblée l'option mariage. Oui, il reconnaît qu'il était contre cette «institution bourgeoise», par objections de principe, idéologiques. Elle, elle le souhaitait comme un pacte de vie. Ils se sont mariés au début de l'automne 1949. Encore aujourd'hui, André ressert les mêmes arguments passionnés qu'il opposait à D. quand elle parlait mariage. «On ne peut pas réglementer l'amour, on ne peut pas prescrire ni les normes de conduites, ni de fidélité ou quoi que ce soit. Je parle de pacte pour la vie avant même d'évoquer l'idée de mariage. C'est Touraine qui a écrit : l'amour est la moins sociable des conduites, potentiellement capable de toutes les transgressions sociales. L'amour est une transgression sociale. Parce qu'il préfère une personne à la société, l'amour contient tous les germes de la subversion. Il était très mal vu dans les régimes totalitaires et il continue à l'être. Dans le nazisme ou le stalinisme, l'amour était considéré comme une trahison, parce qu'on n'a pas le droit de mettre une personne au-dessus de la société. Le mariage est un moyen pour la société de récupérer l'amour.» Les arguments «irréfutables» de D., il les a mis dans le livre. On les trouve moins convaincants que les siens. Le théoricien subversif a plié devant la femme pragmatique.
Ce pacte de vie engagé, on le voit, lui, beaucoup travailler. Il la décrit peu évoluer dans la vie quotidienne. Il l'esquisse en pointillés toujours en fond de ses activités. Leur trajet emprunte le biais de différents domiciles, rue des Saints-Pères, rue Saint-Maur, rue du Bac et plusieurs maisons à la campagne, jusqu'à la dernière en date, ici, à Vosnon. A la fin des années quarante, il passe une bonne partie de ses nuits sur son Essai ( Fondements pour une morale, publié finalement en 1977 chez Galilée), avant d'être recruté à Paris Presse où il fait la revue de la presse étrangère. D. l'épaule en gérant une impressionnante documentation qui le suivra partout. L'insécurité professionnelle et financière est-elle trop grande alors pour songer à avoir des enfants ? Cest une des raisons qu'il avance, comme celle de son immaturité : «C'était un sacrifice que D. a fait. Parce qu'elle sentait très bien que je n'étais pas mûr pour une paternité. Elle le sentait...» Pourtant, il l'imagine bonne mère. Mais il n'a pas de regrets, finalement il l'a eue pour lui tout seul. «Ni l'un ni l'autre n'a une famille. Nous n'avions pas de famille à fonder pour transmettre quoi que ce soit, puisque nous n'avions jamais eu de famille nous-mêmes.» Quand il travaille à l'Express à partir de 1955, elle l'accompagne dans ses reportages en France et à l'étranger, partage ses enthousiasmes idéologiques en jouant les modérateurs réalistes. Un rapport de «coopération», explique-t-il, se tournant vers D. toujours muette dans son canapé : « Je ne sais pas ce qu'en pense D. (silence). Là, il y a une injustice. Moi, j'ai écrit un livre qui est essentiellement sur elle et mon rapport avec elle, et c'est moi que vous interrogez. J'assume de l'avoir écrit. Mais le sujet que je me suis donné, ce sujet, c'est elle.»
Qu'elle soit devenue sujet malgré elle, vient en partie de sa peur à lui de la perdre. La maladie a commencé de l'atteindre au tournant de la cinquantaine. D., immobilisée pendant des mois après son opération pour une hernie discale. D. souffrante à vie d'une affection évolutive sans traitements possibles, puis d'un cancer. Il a pris sa retraite à 60 ans pour être auprès d'elle, a appris la cuisine, publié six livres et des centaines d'articles depuis. A 83 «ans, il regarde toujours la société d'un oeil critique, la rhétorique véloce et le sourire enfantin. Intarissable sur l'Immatériel, son dernier livre, paru chez Galilée en 2003. «J'essaye de montrer que le prétendu capitalisme cognitif n'est pas du capitalisme, c'est la crise du capitalisme. Qu'il n'y a pas de production de valeur dans le cognitif. Il est absurde de dire que la production de valeur, c'est la production d'information. L'information ne peut pas avoir de valeur, puisqu'elle n'est pas une marchandise, et dire qu'elle est une valeur et qu'il y a un capitalisme du cognitif, c'est nier tout le potentiel de subversion, de gratuité qu'il y a dans l'économie de l'immatériel.» Il raconte qu'il vient de passer six semaines laborieuses à écrire ce qu'il pense être son dernier article. On va voir.
André Gorz dit que Lettre à D. sera son ultime livre au monde. Une tentative délicate et tendre d'exprimer «la résonance» qui lie deux êtres. «L'amour est la fascination réciproque de deux sujets dans ce qu'ils ont de moins dicible, de moins socialisable, de réfractaire aux rôles et aux images d'eux-mêmes que la société leur impose, aux appartenances culturelles.» André avait envie de faire aimer D. comme il l'aime. «Tu viens juste d'avoir quatre-vingt-deux ans...», Lettre à D. se termine comme elle a commencé, mais avec une manière de post-scriptum disant les accointances manifestes entre l'amour, la mort et l'écriture qui sauve l'un en apprivoisant l'autre. «Nous nous sommes dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.» Le toit de leur maison de Vosnon a cette particularité qui les fascine tous deux, il est formé d'une charpente double qui défie les siècles.
http://www.liberation.fr/culture/livre/208739.FR.php

André Gorz, le philosophe et sa femme

André Gorz, le philosophe et sa femme

LE MONDE DES LIVRES 26.10.06 12h27 • Mis à jour le 24.09.07 17h07

Arrivé à un âge où il ne se sent plus la force d'entreprendre un livre de longue haleine, André Gorz se retourne sur sa vie, se rend compte qu'il n'en a jamais écrit l'essentiel, sa relation avec sa femme, et il commence à lui écrire, à elle, directement : "Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien."
Très peu de livres accrochent ainsi, en quelques phrases qui donnent le ton, le tempo, la musique et l'émotion, la qualité d'une vie. On lit cette lettre d'amour à une femme vivante, malade et qui souffre et qui va mourir un jour, lointain peut-être encore mais de toute façon trop proche, et cette mort devient aussi inacceptable pour celui qui lit que pour celui qui écrit. Dans les dernières lignes, qui reprennent les premières sur un ton qui étreint le coeur encore plus, cette mort est envisagée. Un tel livre, court, exact, poli comme un galet sans effort apparent, vient rappeler ce que peut la littérature quand elle sonne vraie parce qu'elle sonne juste.
Racontant un amour singulier, il tombe à pic dans un débat encore une fois en cours sur le couple. A un extrême, Sartre et Beauvoir, que Gorz et Dorine ont bien connus : l'expérience de l'ouverture, la fidélité au pacte conclu d'engagement à vie et du tout se dire des autres relations amoureuses que l'on s'autorise sans trahir la relation fondatrice, priorité des priorités. A l'autre extrême, Gorz et Dorine, le même pacte mais cette fois dans l'engagement exclusif, corps et âme, puisque l'âme est le corps vécu. La fidélité devient réciprocité éthique : je ne te fais pas ce que je ne voudrais pas que tu me fasses. Entre ces deux paradigmes, toute la gamme des aménagements possibles, contrats tacites, compromis, mensonges, omissions, frustrations, réussites affichées, échecs cachés, ou l'inverse, arrangements qui sont le lot plus ou moins choisi de tant de couples quand ils durent.
Le magnifique, dans Lettre à D., n'est pas de donner un exemple - Gorz, philosophe du social, ne prétend pas établir une norme à partir d'une entreprise à deux qu'il sait exceptionnelle et en quelque sorte voulue par l'histoire, la grande, celle qui tranche les vies - mais de donner un sens politique à l'amour. Non pas sécession et refuge mais réalisation de quelque chose qui le dépasse en le confirmant et en s'affrontant au monde. En l'occurrence une oeuvre, philosophique, littéraire, journalistique dont l'un et l'autre puissent être fiers ensemble parce qu'elle agit. Ce n'est pas tout de rencontrer l'âme soeur, encore faut-il trouver un projet qui pérennise la rencontre et la rende productive d'autre chose que la relation elle-même. Gorz, quand il rencontre Dorine, écrit un essai philosophique qui doit fonder une hiérarchie des conduites humaines face à la finitude, à la précarité, à la vie collective, à l'histoire, à tout ce que Sartre appelle la "situation".

CONFIANCE SANS FAILLE
Une telle entreprise ne peut se réaliser pratiquement que si quelqu'un la valide en la reprenant à son compte. C'est ce que fait Dorine avec une confiance sans faille. Ils ont connu l'un et l'autre l'expérience fondatrice de l'insécurité ; ils bâtiront ensemble, en se protégeant mutuellement, le socle sur lequel écrire sur l'insécurité qui est la vie même. Ecrire est sa vocation. Elle l'aide, professionnellement aussi, devient sa documentaliste, son interlocutrice, sa première lectrice, sa seule critique, armée d'une capacité de jugement imparable. Galère d'abord, longue, décourageante parfois, pour lui, après l'inaboutissement de l'essai philosophique ; joie partagée, quand Le Traître paraît, de voir leur vie s'ouvrir aux autres et ceux-ci l'accueillir parce qu'à eux deux ils illuminent, affectivement autant qu'intellectuellement. Dorine est sociable, spontanée ; Gorz est intelligent, extrêmement, introverti, rétractile. Il va changer. Dans Lettre à D., il explique l'effet de la publication d'un livre quand celui-ci est reconnu : "Tu as souvent dit que ce livre ( Le Traître) m'a transformé à mesure que je l'écrivais. (...) Ce n'est pas de l'écrire qui m'a permis de changer ; c'est d'avoir produit un texte publiable et de le voir publié. (...) Magie de la littérature : elle me faisait accéder à l'existence en tant même que je m'étais décrit, écrit dans mon refus d'exister. Ce livre était le produit de mon refus, était ce refus et, par sa publication, m'empêchait de persévérer dans ce refus. C'est précisément ce que j'avais espéré et que seule la publication pouvait me permettre d'obtenir : être obligé de m'engager plus avant que je ne le pouvais par ma solitaire volonté, et de me poser des questions, de poursuivre des fins que je n'avais pas définies tout seul."
Ils reçoivent ensemble, dans un village de l'Aube, au seuil de la belle maison simple pour laquelle ils ont quitté Paris dans les années 1980. Du pré d'un hectare autour d'elle, ils ont fait un jardin avec deux cents arbres. Il est comme d'habitude, amical, discret, chaleureux ; elle aussi. Ils ont vieilli, lui moins qu'elle dont la pâleur frappe et les maux se taisent ; lui a pour elle toutes sortes d'attentions ; elle aussi pour lui. Il est en pleine santé, l'air fragile comme il l'a toujours eu, mais le corps mince et musclé, on le devine à sa démarche. Elle est diaphane et souriante, précautionneuse : la douleur guette un geste de trop pour bondir sur elle. Ils sont accueillants, posent des questions ; on est venu pour leur en poser sans les mettre sur le gril. Elle ne veut pas participer à l'entretien : c'est son livre à lui, il est le peintre, elle le modèle ; c'est lui qu'on est venu voir, dit-elle, pas le sujet du tableau à qui le tableau suffit bien et dans lequel elle ne se reconnaît pas tout à fait, même s'il dit la vérité, sa vérité à lui. Une subjectivité reste une subjectivité.
Celle de Gérard Horst (son vrai nom) est pleinement assumée sous le nom d'auteur d'André Gorz. Quand il a écrit ce texte, au printemps 2006, il n'était pas sûr de le publier, par discrétion à son égard, et puis il se demandait qui il pourrait intéresser. Michel Delorme, son éditeur chez Galilée, n'a pas hésité : il fallait que ce livre paraisse, car c'en est un, à tous les sens du mot, un livre beau, un livre nécessaire, un livre qui délivre. De quoi ? Gorz n'en est pas sûr mais écoute ce qu'on lui en dit : il délivre de la crainte d'exprimer à la première personne des sentiments pour les comprendre en philosophe existentialiste.
"J'avais déjà employé le "tu" dans Le Traître, en m'adressant à moi, pour m'objectiver, me voir tel que je pouvais apparaître à autrui, me décrire dans mes manies, dans cette fuite devant l'existence qui m'avait amené à la pensée théorique et m'y enfermait comme dans une bulle. Le Traître était un travail de libération, mais je n'y donnais aucune place à l'amour, et même je le trahissais. Mais, après avoir pris la mesure de ma position existentielle - singulière comme celle de chacun -, j'ai pu porter ma pensée sur le monde social et y décrypter l'aliénation des producteurs à leur propre produit. Dans cette lettre à Dorine, le "tu" me sert à prendre une vue vraie sur ma vie avec elle. Dans Le Vieillissement déjà, à 38 ans, j'avais compris que, vieillir c'est accepter ce fait d'expérience : on ne fait jamais ce qu'on veut et on ne veut jamais ce qu'on fait. De sorte que chacun est hétéronome. Et pourtant, on fait ce que l'on juge devoir faire parce qu'on se sent et donc se rend capable de le faire. Ainsi s'étend, si peu que ce soit, notre sphère d'autonomie. Il faut donc accepter d'être fini, d'être ici et pas ailleurs, de faire ça et pas autre chose, d'avoir cette vie seulement. LeSocrate de Valéry le disait justement : "Je suis né plusieurs, et je suis mort, un seul. L'enfant qui vient est une foule innombrable, que la vie réduit assez tôt à un seul individu, celui qui se manifeste et meurt." Vivre avec Dorine, l'aimer et aimer notre vie ensemble m'a appris cela, mais je ne le disais pas, car je ne comprenais pas encore combien j'avais besoin d'elle pour écrire, plus qu'elle n'avait besoin de moi pour vivre."
ECOUTER SANS JUGER
Quand on a connu Gorz et Dorine dans les années 1970, rencontré chez eux Ivan Illich, Herbert Marcuse, Rossana Rossanda, William Klein, et des intellectuels plus jeunes et actifs dans le mouvement social comme Marc Kravetz, Tiennot Grumbach, on se souvient de leur façon absolument non mondaine de recevoir des gens qui avaient quelque chose à apprendre les uns des autres et de leur présence discrète à eux, de sa façon à lui de vous interroger sans ambages sur l'essentiel, de sa façon à elle de vous écouter sans juger quand vous aviez des difficultés personnelles. Le monde extérieur existait très fort chez eux, à Paris. Aujourd'hui leur viennent encore, plus espacées, des visites de jeunes gens que le travail de Gorz inspire dans leur action, syndicale, politique, sociale. Des universitaires aussi qui travaillent sur son oeuvre. Ainsi le monde ne vient-il pas à eux dans leur campagne seulement par les publications qu'il lit assidûment et discute avec elle pour écrire dans des revues comme Multitudes ou EcoRev. Il y publie des articles toujours très clairs, ardus seulement parce qu'ils expriment une pensée radicalement différente de celle qui règne sur l'économie politique.
Votera-t-il pour la présidentielle ? "Probablement, mais sans croire au discours des candidats qui promettent le plein emploi et l'emploi à vie. Tous mentent sur cette question et le pire est que tous le savent. L'avenir ne se joue pas au niveau de la politique d'Etat, il se construit en réalité dans les petites collectivités, au niveau communal, par des comportements sociaux qui rompent avec la logique du profit financier. C'est là que les luttes ont un sens." Sur ce sujet, il peut parler des heures, animé d'une conviction entière. Sa critique radicale du capitalisme n'a pas désarmé. Ses livres la développent de façon de plus en plus fine, acérée. Mais on n'est pas venu pour parler de théorie, il le sait. On a une question sur les lèvres, une fois la Lettre à D. refermée sur ces mots : "Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la vivre ensemble." Un exit commun à la façon d'Arthur Koestler et de sa femme Cynthia ? "Nous avons parlé de ce suicide à deux quand nous l'avons appris. Mais c'était leur histoire, presque leur combat. Je n'y pense pas et elle non plus. Dorine et moi vivons dans l'infini de l'instant en sachant qu'il est fini et c'est très bien ainsi. Pour nous, le présent suffit."
On sourit à leur chance, elle n'est pas donnée à tous ; eux se la sont donnée ; ils l'ont construite. A quel prix ? Elle seule pourrait le dire. Mais rien dans son regard ne trahit le sacrifice, "si démoralisant pour la personne à qui l'on se sacrifie", disait Oscar Wilde. Un beau couple sans enfant mais avec oeuvre, ses livres, et en tout cas celui-ci, qui restera.
Michel Contat

Repères
1923 : naissance à Vienne, père autrichien, juif, mère catholique.
1939-1945 : apatride, en pension à Lausanne, études de chimie, commence L'Essai.
1946 : rencontre Sartre, à Lausanne.
1947 : rencontre Dorine, anglaise, à Lausanne.
1949 : se marie, s'installe à Paris.
1950 : journaliste à Paris-Presse puis à L'Express, sous le pseudonyme de Michel Bosquet.
1954 : naturalisé français grâce à Mendès France.
1955 : achève L'Essai, rejeté par Sartre, commence un écrit autobiographique.
1958 : publie, avec le pseudonyme d'André Gorz, Le Traître, préfacé par Sartre.
1961 : entre au comité des Temps modernes.
1964 : fonde avec Jean Daniel et quelques autres Le Nouvel Observateur.
1964 : Stratégie ouvrière et néo-capitalisme.
1974 : se retire des Temps modernes.
1980 : Adieux au prolétariat (Galilée).
1983 : prend sa retraite du Nouvel Observateur. S'installe à la campagne.
1997 : Métamorphoses du travail, quête du sens.
2003 : L'Immatériel. Connaissance, valeur et capital.
2006 : Lettre à D., Histoire d'un amour (Galilée, 76 p., 13,40 €).

Article paru dans l'édition du 27.10.06

André Gorz ou la conversion morale d'un exilé

LE MONDE DES LIVRES 24.09.07 17h07 • Mis à jour le 24.09.07 17h07
Certains livres peuvent avoir plusieurs vies. Le Traître est un de ceux-là. Cet essai autobiographique de 1958 est un livre étonnant par son style et par sa genèse. En 1939, juste après l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie, l'adolescent qui deviendra André Gorz est envoyé en Suisse. De père juif, sa mère catholique décide de le mettre à l'abri dans une pension près de Zurich. Il vit cette séparation dans une "irrémédiable solitude" . Cet éloignement ranime en lui le sentiment d'un exil intérieur dont il n'avait jusqu'ici pas vraiment pris la mesure. Sa condition de "métis inauthentique" le pousse dans une recherche éperdue du sens de son existence. Il tente alors de s'évader par une réflexion abstraite sur sa propre condition. L'Etre et le Néant de Sartre agira sur lui comme un déclencheur de sa "conversion morale" .

Fin 1945, à 22 ans, il entreprend l'écriture d'un traité de philosophie. "Il lui fallait fonder une théorie de l'aliénation et une morale (...), expliquer pourquoi les individus peuvent être mutilés dans leurs possibilités et supporter leur mutilation (1) ." Son initiative coïncide avec un premier échange avec Sartre ("Morel" dans Le Traître ), venu tenir une conférence à Genève. Mille cinq cent pages plus tard, il présente à Morel le fruit de son travail. Sartre, absorbé par l'écriture de sa Critique de la raison dialectique, n'y prête qu'une attention distraite. Parce qu'il avait anticipé son échec, il s'investit alors dans l'écriture d'un essai autobiographique.
Que cherche l'apprenti philosophe à travers cette autoanalyse existentielle ? Il cherche à "inventer une activité qui ramasse sa "diaspora" singulière et ramène ses membres épars dans une nouvelle patrie" . A tâtons, il s'est forgé une méthode : par des allers-retours incessants entre son passé et sa condition présente, il fait progresser sa pensée et en extrait une synthèse théorique en s'appuyant sur les écrits existentialistes, la psychanalyse et l'oeuvre de Marx. Résultat : Le Traître , ce livre inclassable et fascinant qui sera publié avec un avant-propos élogieux de Sartre. Gorz est né et c'est son "maître" qui l'annonce : "L'intelligence de Gorz frappe dès le premier coup d'oeil : c'est une des plus agiles et des plus aiguës que je connaisse , écrit Sartre. Le Traître ne prétend pas nous raconter l'histoire d'un converti ; il est la conversion elle-même."
Gorz est face à son destin d'écrivain. Le comprend-il vraiment ? Le succès du Traître est en tout cas immense. Il a changé la vie de ce "besogneux minable" . Un article paru en 1961 dans Les Temps modernes est ajouté à la présente réédition dans une version raccourcie. Gorz y démontre que le vieillissement d'un homme est d'abord "social" . Nous vieillissons parce que les recommencements nous sont progressivement de moins en moins possibles et que notre passé devient toujours plus la préfiguration de notre avenir. Cette réédition est une belle occasion pour aborder l'oeuvre de Gorz et méditer le témoignage adressé à chacun d'entre nous dans son ouvrage pionnier.
(1) Ce traité sera finalement publié en 1977 sous le titre de Fondement pour une morale (éd. Galilée).
LE TRAÎTRE suivi du VIEILLISSEMENT d'André Gorz. Gallimard, "Folio essai", 412 p., 6,80 €.

Le philosophe André Gorz s'est suicidé avec sa femme


AFP 24.09.07 17h20 • Mis à jour le 24.09.07 17h25
Le philosophe André Gorz, cofondateur de l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur, est mort, lundi 24 septembre, à l'âge de 84 ans. Il s'est suicidé avec sa femme à leur domicile de Vosnon, dans l'Aube, selon des proches du couple.
Né à Vienne en février 1923, sous le nom de Gerard Horst, André Gorz, considéré comme un penseur de l'écologie politique et de l'anticapitalisme, est notamment l'auteur d'Ecologie et Politique et d'Ecologie et Liberté. Il avait fondé, avec Jean Daniel notamment, Le Nouvel Observateur en 1964, sous le nom de Michel Bosquet.
Après sa retraite dans les années 1990, il s'était retiré dans une maison à Vosnon, à 35 kilomètres de Troyes, avec son épouse, dont il était très épris et qui était atteinte d'une affection évolutive depuis plusieurs années. Selon des proches, c'est une amie qui a constaté le drame lundi matin. Des messages affichés sur leur porte précisaient qu'il fallait "prévenir la gendarmerie.
http://dissidence.over-blog.com/
Catherine et moi
"The Freak Show", Musée d'Art Contemporain de Lyon, Juin 2007

Le Vieux Lyon


J'arrive à la ville

Moi aussi…
Moi aussi
J’arrive à la ville
Pour y verser
Ma vie
Je monte la rue
Comme un géant
Ça c'est la ville
Et ça… C’est ma vie
Moi aussi… Moi aussi
J’arrive en fuyant
Je suis encore
Loin devant
Si la ville me cache
On ne me trouvera pas
Je ne sais pas qui
Je ne sais plus quoi
Moi aussi...
Moi aussi
J’arrive les mains vides
Au sud du nord
Au nord du Sud
(...)
Moi aussi…
Moi aussi
J’arrive à la ville
Pour y verser
Ma vie
Je monte la rue
Comme un géant
Ça c'est la ville
Et ça…
C’est ma vie

Lhasa de Sela, The living road, 2003