LE MONDE DES LIVRES 24.09.07 17h07 • Mis à jour le 24.09.07 17h07
Certains livres peuvent avoir plusieurs vies. Le Traître est un de ceux-là. Cet essai autobiographique de 1958 est un livre étonnant par son style et par sa genèse. En 1939, juste après l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie, l'adolescent qui deviendra André Gorz est envoyé en Suisse. De père juif, sa mère catholique décide de le mettre à l'abri dans une pension près de Zurich. Il vit cette séparation dans une "irrémédiable solitude" . Cet éloignement ranime en lui le sentiment d'un exil intérieur dont il n'avait jusqu'ici pas vraiment pris la mesure. Sa condition de "métis inauthentique" le pousse dans une recherche éperdue du sens de son existence. Il tente alors de s'évader par une réflexion abstraite sur sa propre condition. L'Etre et le Néant de Sartre agira sur lui comme un déclencheur de sa "conversion morale" .
Fin 1945, à 22 ans, il entreprend l'écriture d'un traité de philosophie. "Il lui fallait fonder une théorie de l'aliénation et une morale (...), expliquer pourquoi les individus peuvent être mutilés dans leurs possibilités et supporter leur mutilation (1) ." Son initiative coïncide avec un premier échange avec Sartre ("Morel" dans Le Traître ), venu tenir une conférence à Genève. Mille cinq cent pages plus tard, il présente à Morel le fruit de son travail. Sartre, absorbé par l'écriture de sa Critique de la raison dialectique, n'y prête qu'une attention distraite. Parce qu'il avait anticipé son échec, il s'investit alors dans l'écriture d'un essai autobiographique.
Que cherche l'apprenti philosophe à travers cette autoanalyse existentielle ? Il cherche à "inventer une activité qui ramasse sa "diaspora" singulière et ramène ses membres épars dans une nouvelle patrie" . A tâtons, il s'est forgé une méthode : par des allers-retours incessants entre son passé et sa condition présente, il fait progresser sa pensée et en extrait une synthèse théorique en s'appuyant sur les écrits existentialistes, la psychanalyse et l'oeuvre de Marx. Résultat : Le Traître , ce livre inclassable et fascinant qui sera publié avec un avant-propos élogieux de Sartre. Gorz est né et c'est son "maître" qui l'annonce : "L'intelligence de Gorz frappe dès le premier coup d'oeil : c'est une des plus agiles et des plus aiguës que je connaisse , écrit Sartre. Le Traître ne prétend pas nous raconter l'histoire d'un converti ; il est la conversion elle-même."
Gorz est face à son destin d'écrivain. Le comprend-il vraiment ? Le succès du Traître est en tout cas immense. Il a changé la vie de ce "besogneux minable" . Un article paru en 1961 dans Les Temps modernes est ajouté à la présente réédition dans une version raccourcie. Gorz y démontre que le vieillissement d'un homme est d'abord "social" . Nous vieillissons parce que les recommencements nous sont progressivement de moins en moins possibles et que notre passé devient toujours plus la préfiguration de notre avenir. Cette réédition est une belle occasion pour aborder l'oeuvre de Gorz et méditer le témoignage adressé à chacun d'entre nous dans son ouvrage pionnier.
(1) Ce traité sera finalement publié en 1977 sous le titre de Fondement pour une morale (éd. Galilée).
Fin 1945, à 22 ans, il entreprend l'écriture d'un traité de philosophie. "Il lui fallait fonder une théorie de l'aliénation et une morale (...), expliquer pourquoi les individus peuvent être mutilés dans leurs possibilités et supporter leur mutilation (1) ." Son initiative coïncide avec un premier échange avec Sartre ("Morel" dans Le Traître ), venu tenir une conférence à Genève. Mille cinq cent pages plus tard, il présente à Morel le fruit de son travail. Sartre, absorbé par l'écriture de sa Critique de la raison dialectique, n'y prête qu'une attention distraite. Parce qu'il avait anticipé son échec, il s'investit alors dans l'écriture d'un essai autobiographique.
Que cherche l'apprenti philosophe à travers cette autoanalyse existentielle ? Il cherche à "inventer une activité qui ramasse sa "diaspora" singulière et ramène ses membres épars dans une nouvelle patrie" . A tâtons, il s'est forgé une méthode : par des allers-retours incessants entre son passé et sa condition présente, il fait progresser sa pensée et en extrait une synthèse théorique en s'appuyant sur les écrits existentialistes, la psychanalyse et l'oeuvre de Marx. Résultat : Le Traître , ce livre inclassable et fascinant qui sera publié avec un avant-propos élogieux de Sartre. Gorz est né et c'est son "maître" qui l'annonce : "L'intelligence de Gorz frappe dès le premier coup d'oeil : c'est une des plus agiles et des plus aiguës que je connaisse , écrit Sartre. Le Traître ne prétend pas nous raconter l'histoire d'un converti ; il est la conversion elle-même."
Gorz est face à son destin d'écrivain. Le comprend-il vraiment ? Le succès du Traître est en tout cas immense. Il a changé la vie de ce "besogneux minable" . Un article paru en 1961 dans Les Temps modernes est ajouté à la présente réédition dans une version raccourcie. Gorz y démontre que le vieillissement d'un homme est d'abord "social" . Nous vieillissons parce que les recommencements nous sont progressivement de moins en moins possibles et que notre passé devient toujours plus la préfiguration de notre avenir. Cette réédition est une belle occasion pour aborder l'oeuvre de Gorz et méditer le témoignage adressé à chacun d'entre nous dans son ouvrage pionnier.
(1) Ce traité sera finalement publié en 1977 sous le titre de Fondement pour une morale (éd. Galilée).
LE TRAÎTRE suivi du VIEILLISSEMENT d'André Gorz. Gallimard, "Folio essai", 412 p., 6,80 €.
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